Le débat

L’uberisation, bonne ou mauvaise chose ?

Ce phénomène d’uberisation, venu bousculer le modèle de l’emploi pré-existant, a évidemment ses défenseurs et opposants. Pour les défenseurs de ce nouveau modèle économique, l’uberisation est une opportunité pour diversifier le secteur de l’emploi. Ne se basant plus sur une relation de patrons à employés mais sur une réelle logique d’offre à la demande, l’uberisation court-circuite les réseaux classiques d’offre et de demande en supprimant tout intermédiaire. Cela permet d’instaurer une concurrence aux grands groupes du secteur des services. Et, comme on le sait, la concurrence a comme vertu de pousser les acteurs historiques du marché à innover et améliorer leur offre, conduisant à des produits de meilleure qualité proposés à des tarifs moins chers. En impulsant l’innovation et le progrès, l’uberisation tenderait à augmenter la taille des marchés et donc diversifier l’offre proposée aux clients. Mais les grands leaders du secteur des services ne le perçoivent pas vraiment de la même manière. Ces derniers dénoncent une concurrence déloyale de la part de ces nouvelles applications et plateformes Web. En effet, contrairement aux hôteliers, par exemple, qui doivent imposer la TVA sur le prix des chambres proposées, les loueurs Airbnb n’ont aucune obligation de taxes ou de charges supplémentaires. Cela leur permet donc de disposer d’un avantage compétitif certain sur les hôtels, qui doivent aussi par exemple disposer d’une charte d’hygiène et d’accessibilité pour offrir des conditions décentes de logement à leurs clients, ce qui n’est pas le cas avec Airbnb. Et Airbnb est d’ailleurs l’une des plateformes qui posent le plus problème aux opposants de l’uberisation. En effet, ceux-ci dénoncent une économie au noire, souterraine, notamment au niveau des résidences dites secondaires. En effet, dans une ville de plus de 200 000 habitants, louer une résidence secondaire à une personne nécessite d’avoir une autorisation de la part de la mairie (depuis la loi Alur). Or, une partie des loueurs Airbnb mettent à disposition leur résidence secondaire après avoir acheté une plus grande maison, sans aucune autorisation de la part de la mairie. De même, il existe aujourd’hui dans les grandes capitales plusieurs agences immobilières qui se cachent derrière des faux comptes Airbnb pour louer des appartements de leur catalogue. Ces mêmes agences immobilières ont tendance à mettre en location plus d’une centaine de logements, voire plus, difficiles à louer de manière légale puisque aujourd’hui de plus en plus de personnes ne résident que de manière temporaire dans les grandes villes. De même, à Los Angeles, de plus en plus d’agences immobilières rachètent des appartements par dizaine pour les mettre uniquement en location Airbnb, ce qui conduit à l’expulsion des locataires et à une flambée des loyers. Pour contrer ce phénomène, Berlin, capitale de l’Allemagne, a déjà durci ses règles en matière de location d’appartement. Depuis le 1er mai à Berlin, il est interdit de louer sa maison entière pour un séjour de courte durée sans autorisation de la mairie. Seule une pièce d’une maison ou d’un appartement peut être mise à disposition. A Los Angeles, épicentre du problème, de nombreuses manifestations éclatent pour dénoncer les ravages que provoquent Airbnb sur le secteur de l’immobilier.

Bien évidemment, la société qui a donné son nom à ce phénomène d’uberisation, Uber, a eu aussi droit à son lot de débats et procès. Dès son arrivée en 2014 sur le marché français, UberPop a suscité la gronde des taxis français dénonçant une concurrence, là encore, déloyale. Tandis que les taxis nécessitent une licence (qui peut varier de 50000 à 200000 euros selon les villes), les chauffeurs UberPop sont des simples conducteurs de voiture, souvent au chômage, qui répondent à une demande de trajet par des utilisateurs en proposant des prix défiants toute concurrence. UberPop fut d’ailleurs interdit en France après la grogne des taxis, révoltés par cette pratique. Les taxis professionnels ont d’ailleurs réclamé près de 100 millions d’euros de dommages et intérêts à Uber en février 2016. Ce qui pose aussi problème, c’est que la société californienne ne déclare qu’une partie de ses revenus grâce à un montage d’évasion fiscale complexe. Aujourd’hui, seuls les chauffeurs Uber attitrés ont le droit de proposer leurs services en France.

Mais ce qui pose le plus de questions avec ce phénomène d’uberisation, c’est avant tout la question des droits alloués à ces faux « employés ». En effet, le fait de ne pas avoir de compte à rendre à son patron, et de pouvoir travailler de façon indépendante et autonome, offre bien des avantages à ces nouveaux travailleurs. Ceux-ci peuvent par exemple très bien cumuler les jobs uberisés sans aucun problème, louant leur appartement sur Airbnb, travaillant en même temps sur Amazon Mechanical Turk et conduisant pour Uber le soir. Mais si cela offre bien des avantages notamment pour les personnes sans emplois, il existe aussi de nombreux désavantages. Le problème réside dans ces avantages octroyés à l’employé en temps normal par son entreprise, avantages dont ne disposent pas les nouveaux travailleurs du Web. Ceux-ci ne disposent pas, par exemple, de contrats de travail officiels, de protection sociale, de jours de congés, de cotisation retraite, etc. Comme nous l’avons montré au premier semestre, les travailleurs d’Amazon Mechanical Turk ne disposent pas de contrats de travail, de fiches de payes, et peuvent donc être à tout moment arnaqués par des « requesters » qui leur proposent une mission sans leur envoyer leur paye par la suite. Et ceux-ci ne disposent d’aucun moyen pour contester cela et réclamer leur dû, puisque les requesters n’ont aucun compte à rendre à Amazon. Ce manque de garantie et de protection sociale a conduit à plusieurs procès de la part de ces travailleurs du Web face à leurs « entreprises ». C’est notamment le cas pour la société Homejoy, spécialisée dans le ménage à domicile, qui a dû mettre la clé sous le mobile à la suite de quatre procès intentés contre elle. Les travailleurs d’Amazon Mechanical Turk, eux, ont déjà obtenu quelques avancées significatives en obtenant leur paiement par virement bancaire plutôt que par chèques, et en constituant des communautés pour noter les différents requesters et éviter les arnaques.

Ce système de notation, justement, caractéristique du nouveau modèle d’uberisation, est aussi un point qui pose débat parmi les défenseurs et opposants. Si pour certains, cela permet d’apporter une garantie sur la qualité et la confiance du travailleur mis à disposition, pour d’autres, cela peut totalement pénaliser la personne. En effet, si celle-ci a le malheur d’avoir eu une mauvaise expérience de travail et donc une mauvaise note, elle aura beaucoup de mal à s’en remettre et à retrouver du travail par la suite sur ce type de plateformes, puisque la majorité des clients s’appuie sur les notes attribuées aux personnes pour juger de sa qualité et de sa capacité à remplir toutes nos exigences. Dans un monde où tout le monde se note, se juge et se commente, la concurrence est d’autant plus accrue pour se faire remarquer et se faire une place. C’est d’ailleurs pourquoi on voit fleurir aujourd’hui de nombreuses combines d’achat de faux commentaires et faux « likes » pour se mettre en avant, à l’heure où toute offre numérique est liée à son jugement et sa popularité.

Si ce phénomène d’uberisation « menace ces fragiles équilibres entre la fiscalité, le droit social, la politique des transports, les investissements d’infrastructure au niveau local et le système de retraite », et annonce une « précarisation généralisée de nos sociétés » avec à la clé une perte de 5 millions d’emplois d’ici 2020 et 47% d’emplois en moins à l’horizon 20251, il existe toutefois des solutions. Si l’uberisation à l’heure actuelle n’est pas la solution à tous les maux et problèmes du système économique et de l’emploi, celle-ci nécessite quelques ajustements et réglementations. Un Observatoire de l’uberisation fut créé dans cette optique le 5 octobre 2015 par Grégoire Leclercq, directeur de la Fédération des auto-entrepreneurs. Un modèle de « coopérativisme de plateforme », défendu par Trebor Scholz, peut aussi s’apparenter comme une solution à l’émergence d’une société contributive et équitable. Car pour l’heure, si l’uberisation a permis de faire émerger une nouvelle façon de penser le travail, elle n’a certainement pas permis de rendre le modèle économique actuel plus équitable et moins précaire.

1Moulier-Boutang Yann, Stiegler Bernard, Kyrou Ariel. « Stop à l’uberisation de la société », Libération, 26 février 2016. URL : http://www.liberation.fr/debats/2016/02/26/stop-a-l-uberisation-de-la-societe_1435702

Et voici, pour conclure, une petite vidéo récapitulative de tout ce qui a pu être dit et expliqué dans ce Mooc sur l’uberisation, réalisée par Le Monde Economie.

http://www.lemonde.fr/economie/video/2015/12/17/l-uberisation-est-elle-une-chance-pour-l-economie_4834014_3234.html

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